« Ma fille ne peut pas être autiste. Elle a des amies, elle me regarde dans les yeux, elle joue à la poupée. »

Combien de parents ont entendu cette phrase de la bouche d’un professionnel ? Combien de filles autistes ont dû attendre des années — parfois jusqu’à l’âge adulte — avant d’obtenir un diagnostic qui explique enfin leurs difficultés ?

Les recherches scientifiques des dernières années révèlent une réalité troublante : les filles autistes camouflent significativement plus que les garçons. Et ce camouflage plus intense a des conséquences directes sur leur diagnostic, leur accompagnement et leur santé mentale.

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Ce que disent les recherches

Une méta-analyse publiée en 2025 dans Scientific Reports a compilé les données de 15 études utilisant le CAT-Q, l’outil de référence pour mesurer le camouflage. Les résultats sont sans équivoque : les filles et femmes autistes obtiennent des scores significativement plus élevés que les garçons et hommes autistes sur les trois stratégies de camouflage : le masquage, la compensation et l’assimilation.

Un point particulièrement intéressant : cette différence n’existe pas chez les personnes non autistes. Autrement dit, dans la population générale, les femmes ne camouflent pas plus que les hommes. C’est spécifiquement dans le contexte de l’autisme que cette différence de genre apparaît. Le camouflage n’est donc pas une simple question de socialisation féminine — c’est un phénomène propre à l’expérience autistique des filles.

Une autre méta-analyse, celle-ci publiée dans Neuropsychology Review, a analysé 67 études sur les différences phénotypiques et 10 études sur le camouflage. Sa conclusion est claire : il existe un biais diagnostique en faveur des garçons, et le camouflage des filles en est l’une des causes principales.

Pourquoi les filles camouflent-elles davantage ?

Plusieurs facteurs, souvent entremêlés, expliquent cette différence.

Infographie expliquant que les difficultés des filles autistes sont moins visibles à l’école pour les enseignants, car le camouflage tient en classe et s’effondre souvent à la maison.

Des attentes sociales plus fortes

Dès la petite enfance, les filles sont soumises à des attentes sociales plus élevées en matière de communication, d’empathie et de sociabilité. On attend d’elles qu’elles soient douces, attentives aux autres, bonnes en relations. Une fille qui s’isole ou qui ne participe pas aux jeux de groupe est plus rapidement remarquée — et corrigée — qu’un garçon au comportement similaire.

Cette pression sociale constante pousse les filles autistes à développer des stratégies de camouflage plus précocement et plus intensément. Elles apprennent très tôt que leur façon naturelle d’être n’est « pas acceptable ».

Des capacités d’observation et d’imitation plus développées

Les études suggèrent que les filles autistes développent souvent de meilleures compétences d’observation sociale et d’imitation que les garçons autistes. Elles passent beaucoup de temps à analyser les interactions des autres, à décrypter les codes, à mémoriser les comportements appropriés. Cette capacité d’observation aiguë leur permet de construire un répertoire de « scripts » sociaux plus étoffé.

Une étude de 2021 a démontré que les filles autistes obtiennent des scores de réciprocité sociale similaires aux filles non autistes, alors que les garçons autistes montrent des différences marquées avec les garçons non autistes. Et cela, malgré des compétences en théorie de l’esprit équivalentes entre filles et garçons autistes. Les filles compensent donc davantage leurs difficultés réelles.

Un phénotype autistique différent

Les recherches mettent en évidence ce que les spécialistes appellent désormais le « phénotype autistique féminin ». Les filles autistes présentent en moyenne moins de comportements répétitifs et restreints visibles, une meilleure expression vocale, et des intérêts spécifiques qui peuvent passer pour « normaux » (les animaux, les célébrités, la lecture) là où les garçons développent souvent des intérêts plus atypiques et repérables.

Ce phénotype différent, combiné au camouflage actif, crée un effet de double invisibilité. Les filles autistes ne « ressemblent pas » à l’image stéréotypée de l’autisme — qui est basée sur des observations de garçons.

Les conséquences de cette invisibilité

Un diagnostic tardif ou manqué

La première conséquence, et la plus documentée, est le retard diagnostique. Les filles autistes sont diagnostiquées en moyenne plusieurs années plus tard que les garçons. Certaines ne reçoivent jamais de diagnostic, ou reçoivent d’abord des diagnostics erronés — anxiété, dépression, trouble alimentaire, trouble de la personnalité — avant que l’autisme soit enfin identifié.

Les outils diagnostiques actuels, développés principalement à partir d’observations de garçons, peinent à détecter les filles qui camouflent efficacement. Une fille peut « réussir » une évaluation clinique tout en vivant des difficultés majeures au quotidien.

Un coût mental plus élevé

Parce qu’elles camouflent plus intensément, les filles autistes paient un prix plus lourd. Les études montrent que le camouflage est associé à des niveaux plus élevés d’anxiété, de dépression et d’épuisement. Une étude portant sur des jeunes adultes a révélé que les femmes autistes diagnostiquées présentent les niveaux de camouflage les plus élevés de tous les groupes étudiés — et aussi une qualité de vie psychologique diminuée.

Le camouflage intensif augmente également avec l’âge. Les méta-analyses montrent que l’écart de camouflage entre filles et garçons autistes s’amplifie à mesure qu’ils grandissent. L’adolescence, avec ses exigences sociales accrues, représente une période particulièrement critique.

Ce que cela signifie pour vous, parent d’une fille

Si vous êtes parent d’une fille et que vous suspectez un trouble du spectre autistique, sachez que votre intuition a de la valeur. Ne vous laissez pas décourager par des professionnels qui vous disent que « ça ne peut pas être de l’autisme » parce que votre fille a des amies ou semble s’adapter.

Observez ce qui se passe après les situations sociales. L’effondrement du soir, l’épuisement du week-end, les crises qui suivent les journées « réussies » — tout cela raconte une histoire que les évaluations en cabinet ne capturent pas toujours.

Dans le prochain article, nous explorerons justement cette différence entre ce que vous voyez à la maison et ce que l’école rapporte — et pourquoi cette divergence est si révélatrice.

Sources scientifiques
  • Cancino-Barros, I., Villacura-Herrera, C., & Castillo, R. D. (2025). Methods for quantifying camouflaging in autism: A meta-analysis. Scientific Reports, 15(1), 22885.
  • Cruz, S., et al. (2025). Is There a Bias Towards Males in the Diagnosis of Autism? A Systematic Review and Meta-Analysis. Neuropsychology Review, 35(1), 153–176.
  • Wood-Downie, H., et al. (2021). Sex/Gender Differences in Camouflaging in Children and Adolescents with Autism. Journal of Autism and Developmental Disorders, 51(4), 1353–1364.
  • Milner, V., Mandy, W., Happé, F., & Colvert, E. (2023). Sex differences in predictors and outcomes of camouflaging. Autism, 27(2), 402–414.
  • Corbett, B. A., et al. (2021). Camouflaging in Autism: Examining Sex-Based and Compensatory Models. Autism Research, 14(1), 127–142.

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