« À l’école, tout se passe bien. Votre fille est calme, elle participe, elle a des copines. Je ne vois vraiment pas le problème. »
Vous avez peut-être déjà entendu cette phrase lors d’une réunion parents-enseignants. Et vous êtes resté(e) perplexe, parce que l’enfant que vous décrivez — celui qui s’effondre chaque soir, qui fait des crises le week-end, qui supplie pour ne pas aller à l’école — ne ressemble en rien à celui que l’enseignant observe en classe.
Cette divergence n’est pas le fruit de votre imagination. Elle est documentée scientifiquement et elle porte un nom : c’est l’une des manifestations les plus visibles du camouflage.
Prochain article :
« Anxiété, dépression, épuisement : Le prix invisible du camouflage »
8 articles pour comprendre et accompagner votre enfant tout au long du mois de janvier.
Sommaire
Ce que montrent les études
Une étude américaine publiée en 2024 dans le Journal of Autism and Developmental Disorders a examiné les divergences entre les rapports des parents et ceux des enseignants concernant les traits autistiques de 388 jeunes, âgés de 4 à 17 ans. Les résultats sont frappants.
Lorsqu’on demande aux parents de décrire les traits autistiques de leur enfant, il n’y a aucune différence significative entre filles et garçons. Les parents perçoivent autant de difficultés chez leurs filles que chez leurs fils.
Mais lorsqu’on pose la même question aux enseignants, le tableau change radicalement : les enseignants rapportent significativement moins de traits autistiques chez les filles que chez les garçons.
Autrement dit : les parents voient les mêmes difficultés chez filles et garçons, mais les enseignants ne voient pas les difficultés des filles. Les filles « disparaissent » à l’école.
L’étude révèle également que cette divergence parents-enseignants est plus marquée chez les adolescents que chez les jeunes enfants. Plus l’enfant grandit, plus l’écart se creuse — ce qui suggère que le camouflage s’intensifie avec l’âge.
Pourquoi cette différence existe-t-elle ?

Le masque tient à l’école, s’effondre à la maison
L’école est un environnement social exigeant. L’enfant autiste y est constamment exposé au regard des autres, aux interactions imprévisibles, aux stimulations sensorielles. Pour survivre dans cet environnement, il mobilise toutes ses ressources de camouflage : il masque, il compense, il assimile.
Ce n’est qu’une fois rentré à la maison — dans un espace familier, avec des personnes qui l’aiment inconditionnellement — que le masque peut enfin tomber. L’enfant n’a plus besoin de maintenir la façade. Et c’est là que tout sort : la fatigue accumulée, le stress contenu, les émotions réprimées.
« C’est comme si elle retenait son souffle toute la journée, et qu’elle expirait enfin en passant la porte. »
Les attentes de genre jouent aussi un rôle
Les enseignants, comme tout le monde, sont influencés par des attentes sociales liées au genre. On s’attend à ce qu’une fille soit calme, sociable, attentive. Quand une fille autiste parvient à donner cette impression — même au prix d’un effort considérable — elle correspond aux attentes et ses difficultés passent inaperçues.
À l’inverse, un garçon qui s’isole ou qui a des comportements atypiques attire plus facilement l’attention, parce que cela contraste davantage avec ce qu’on attend de lui.
Le même constat en contexte clinique
Cette divergence ne se limite pas au couple parents-enseignants. Une autre étude, menée en Australie auprès de 733 enfants et adolescents autistes, a trouvé des résultats similaires en comparant les rapports des parents aux évaluations cliniques.
Les parents rapportaient davantage de traits autistiques chez leurs filles que chez leurs garçons. Mais lors de l’évaluation clinique, les professionnels ne trouvaient aucune différence entre filles et garçons. Conclusion des chercheurs : les filles camouflent davantage en contexte d’évaluation.
Cette étude a également montré que le camouflage — mesuré par l’écart entre ce que les parents observent et ce que le clinicien voit — était un prédicteur significatif des symptômes d’anxiété et de dépression chez ces jeunes.
Ce que cela signifie pour vous, parent
Si l’école vous dit que tout va bien alors que vous observez des difficultés à la maison, vous n’êtes pas fou. Vous voyez simplement ce que l’école ne peut pas voir. Et cette information est précieuse — elle devrait être prise au sérieux.
Voici quelques pistes pour faire entendre votre voix :
• Documentez ce que vous observez à la maison : notez les effondrements, leur fréquence, leur intensité, les déclencheurs
• Filmez si possible certains moments (avec le consentement de votre enfant) pour montrer aux professionnels ce qu’ils ne voient pas
• Expliquez le concept de camouflage aux enseignants et aux professionnels — beaucoup ne le connaissent pas encore
Dans le prochain article, nous aborderons un sujet difficile mais essentiel : le prix que paient les enfants qui camouflent sur le plan de leur santé mentale.
- Putnam, O. C., McFayden, T. C., & Harrop, C. (2024). Sex Differences and Parent-Teacher Discrepancies in Reports of Autism Traits: Evidence for Camouflaging in a School Setting. Journal of Autism and Developmental Disorders. PMID: 39060706.
- Ross, A., Grove, R., & McAloon, J. (2023). The relationship between camouflaging and mental health in autistic children and adolescents. Autism Research, 16(1), 190–199.
- Cancino-Barros, I., Villacura-Herrera, C., & Castillo, R. D. (2025). Methods for quantifying camouflaging in autism: A meta-analysis. Scientific Reports, 15(1), 22885.

